Mu Han Ecrivain passionné

  Age : 14 Inscrit le : 09 Mai 2008 Messages : 100 Localisation : sous l'ombre de Marx
| Sujet: l'année de la pensée magique joan didion Lun 12 Mai 2008 - 21:47 | |
| Voici la femme qui fait parti du top3 de mes écrivains préférés
la vie change vite. La vie change dans l'instant. On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête. La question de l'apitoiement.
Tels étaient les premiers mots que j'avais écrits après l'événement. Le document Microsoft Word (" Notes sur changement.doc ") est daté du " 20 mai 2004, 23h11 ", mais sans doute l'ai-je simplement ouvert ce jour-là puis sauvegardé par réflexe avant de le refermer. Je n'avais apporté aucune modification à ce document, ni en mai, ni depuis que j'avais écrit ces mots en janvier 2004, un ou deux ou trois jours après les faits. Pendant longtemps je n'ai rien écrit d'autre. La vie change dans l'instant. L'instant ordinaire. A un moment, afin de me rappeler ce qui semblait le plus frappant dans ce qui était arrivé, j'ai songé à ajouter ces mots : " l'instant ordinaire ". J'ai tout de suite vu qu'il serait inutile d'ajouter le mot " ordinaire ", parce que de toute façon je ne l'oublierais pas : il ne quittait jamais mon esprit. C'était même le côté ordinaire de tout ce qui avait précédé l'événement qui m'empêchait de croire pour de bon qu'il avait eu lieu, de l'absorber, de le digérer, de le surmonter. Je me rends compte à présent qu'il n'y avait là rien d'étrange : confrontés à un désastre soudain, nous nous étonnons tous de la banalité des circonstances dans lesquelles l'impensable se produit, le ciel bleu limpide d'où tombe l'avion, l'innocent trajet qui se termine dans le fossé, la voiture en flammes, les balançoires où les enfants jouent comme d'habitude au moment où la vipère surgit du lierre. " Il rentrait à la maison après le travail - heureux, belle carrière, en pleine forme - et puis plus rien, disparu ", ai-je lu dans le récit d'une infirmière en psychiatrie dont le mari était mort dans un accident de la route. En 1966, j'ai eu l'occasion d'interviewer de nombreuses personnes qui vivaient à Honolulu au moment de Pearl Harbor ; toutes sans exception, pour me raconter ce 7 décembre 1941, commencèrent par dire que c'était " un dimanche matin comme les autres ". " C'était une belle journée de septembre comme les autres ", disent aujourd'hui encore les New-Yorkais à qui l'on demande de décrire le matin où le vol 11 d'American Airlines et le vol 175 de United Airlines furent précipités contre les tours du World Trade Center. " Et puis plus rien - disparu. " Au milieu de la vie nous sommes dans la mort, disent les Episcopaliens devant la tombe. Plus tard, je me suis rendu compte que j'avais dû répéter les détails de ce qui était arrivé à tous ces proches venus à la maison, les premières semaines - tous ces amis, tous ces parents qui apportaient à manger, préparaient à boire, disposaient les assiettes et dressaient la table pour tout le monde au déjeuner ou au dîner, qui débarrassaient, démarraient le lave-vaisselle, encombraient notre (j'étais encore incapable de penser ma) maison, vide le reste du temps, même après que je me retirais dans la chambre (notre chambre, où se trouvait encore, posé sur un canapé, un peignoir élimé en tissu éponge, taille XL, acheté dans les années 1970 chez Richard Carroll à Beverly Hills) et que je fermais la porte. Ces moments-là, où je succombais soudain à l'épuisement, sont le souvenir le plus précis que je garde de ces premiers jours, de ces premières semaines.
En résumé. Nous sommes, au moment où je commence à écrire ces lignes, l'après-midi du 4 octobre 2004. Il y a neuf mois et cinq jours, vers neuf heures du soir, le 30 décembre 2003, mon mari, John Gregory Dunne, fut apparemment (ou fut, tout court) victime, à la table de la salle à manger où nous venions de nous installer tous les deux pour dîner, chez nous à New York, d'une attaque coronarienne subite et foudroyante qui entraîna sa mort. Notre fille unique, Quintana, avait passé les cinq dernières nuits, inconsciente, dans une unité de soins intensifs de la Singer Division du Beth Israel Medical Center, hôpital situé à l'époque sur East End Avenue (il a fermé en août 2004) et plus communément appelé " Beth Israel North ", ou encore " l'hôpital des vieux médecins ", où ce qui n'était au départ, semblait-il, qu'une sévère grippe hivernale nous ayant obligés à l'amener aux urgences le matin de Noël avait dégénéré en pneumonie avec choc septique. J'essaie ici de rétablir une cohérence dans la période qui suivit, ces semaines puis ces mois qui sapèrent toutes les convictions que j'avais jamais pu avoir sur la mort, sur la maladie, sur la probabilité et le hasard, sur les bonheurs et les revers du sort, sur le couple, les enfants, la mémoire, sur la douleur du deuil, sur la façon dont les gens se font et ne se font pas à l'idée que la vie a une fin, sur la précarité de la santé mentale, sur la vie même. Je suis écrivain depuis toujours. En tant que telle, même petite, bien avant qu'on commence à publier mes écrits, j'ai toujours eu le sentiment que le sens même des choses résidait dans le rythme des mots, des phrases, des paragraphes, j'ai développé une technique pour tenir à distance toutes mes pensées, toutes mes croyances, en les recouvrant d'un vernis de plus en plus impénétrable. Ma façon d'écrire, c'est ce que je suis, ou suis devenue ; cette fois-ci, cependant, j'aimerais disposer, au lieu des mots et de leur rythme, d'une salle de montage, équipée d'un logiciel Avid grâce auquel, d'une simple touche, je pourrais faire voler en éclats la séquence du temps, vous montrer simultanément tous les instantanés de mémoire qui me viennent à présent, vous laisser choisir entre les prises, entre les variantes infimes de chaque expression, les diverses lectures d'une même réplique. Cette fois, j'ai besoin de plus que les mots pour trouver le sens. Cette fois, j'ai besoin que mes pensées, mes croyances soient pénétrables, ne fût-ce que pour moi-même. |
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